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Personnages

Mariam Koné, journaliste à L’Annonceur

Mohamed Farota, rizi-pisciculteur

Mamadou Traoré, chef d’Antenne Pêche de Baguinéda

Moriba Diarra, rizi-pisciculteur

Animateur:
Chers auditeurs, bonsoir! Merci d’avoir choisi (nom de la station de radio). Bienvenue à notre émission hebdomadaire «Développement rural». Aujourd’hui, nous présentons une émission sur la rizi-pisciculture intégrée à Baguinéda, une commune rurale située à 30 kilomètres de Bamako, la capitale du Mali.

Mariam Koné est journaliste à L’Annonceur, un journal dirigé par les femmes. Mme Koné s’est rendue à Baguinéda pour interviewer un agriculteur du nom de Mohamed Farota dont la vie a été transformée par la rizi-pisciculture intégrée. Elle a également discuté avec un agent de vulgarisation. Suivons son histoire.

Mariam Koné:
Il est dix heures du matin sur les plaines irriguées situées dans les environs de Baguinéda. Je me dirige vers des parcelles vertes de plantes de riz. Les rayons de soleil étincellent les flaques d’eau entre les parcelles départagées par des diguettes en terre. Au beau milieu des champs, je vois un homme chétif aux pieds nus contemplant ses petits poissons. C’est Mohamed Farota, un rizi-pisciculteur de 40 ans.

Mohamed est marié et père de six enfants. Il est silencieusement accroupi sur la diguette d’une parcelle de riz. À une des extrémités de la parcelle de riz longue de 7,5 m se trouve une fosse remplie d’une eau trouble et noire. Plongeant la main dans un seau contenant du son de céréales, il déverse des poignées de son dans la fosse. À l’intérieur de la fosse, on peut voir des petites bêtes à la grosse tête et un corps rallongé par une queue. Ce sont des alevins, de jeunes poissons, qui vivent dans la fosse depuis deux mois.

Mariam Koné:
Bonjour Mohamed.

Mohamed Farota:
Bonjour, Madame, comment allez-vous?

Mariam Koné:
Je vais bien. Je suis Mariam Koné, journaliste à l’Annonceur. Je suis venue ici aujourd’hui pour parler de la rizi-pisciculture avec vous. Mes petites enquêtes ont révélé que vous maîtrisez bien la chose. Pouvez-vous m’accorder un peu de votre temps pour qu’on cause de ce que vous faites?

Mohamed Farota:
Bien sûr. Soyez la bienvenue dans ma parcelle!

Mariam Koné:
Merci! Que faites-vous silencieusement assis en regardant ces fosses?

Mohamed Farota:
Je viens de donner du son de mil à mes alevins. Je les observe un peu. Ça fait du bien de les voir sautiller dans leur fosse. Regardez comment mes petits poissons en excellente forme.

Mariam Koné:
Oui, ils bougent très rapidement. Combien d’alevins avez-vous dans votre fosse?

Mohamed Farota:
J’ai en tout mille, y compris les silures et les carpes.

Mariam Koné:
Pouvez-vous nous expliquer comment faire une fosse pour les poissons dans une rizière?

Mohamed Farota:
Premièrement, il faut déterminer la bonne taille de votre fosse qui doit représenter environ 10 % de la surface de la parcelle de riz. Ma rizière mesure 0,60 ha, à savoir 6000 m², soit un peu plus qu’un demi-hectare. Ma parcelle de rizi-pisciculture est de 552 m², soit un peu moins d’un dixième ou 10 % de la superficie totale du champ.

Vous creusez la fosse pour les poissons à une extrémité de la parcelle de riz sur toute la largeur de la parcelle de riz. Vous creusez la fosse d’un à un mètre et demi de profondeur et vous utilisez la terre provenant de l’excavation pour renforcer les diguettes en terre qui se trouvent entre les parcelles de riz.

Mariam Koné:
Que contient votre fosse à part les poissons?

Mohamed Farota:
J’ajoute du compost à la fosse.

Mariam Koné:
Ah bon! Pourquoi cela?

Mohamed Farota:
Pour permettre à la fosse d’approvisionner les poissons en nourriture et également fertiliser le champ.

Mariam Koné:
Comment cela fonctionne?

Mohamed Farota:
Avant la mise en eau de la fosse, nous la remplissons avec du matériel végétal à composter et ensuite nous le laissons pourrir pendant quelque temps. Le principal but est de disposer de quelque chose à manger en permanence pour les poissons. Je viens également leur donner la nourriture une fois par jour.

Mariam Koné:
Comment le compost se maintient-il dans la fosse sans se disperser?

Mohamed Farota:
La fosse n’est pas totalement remplie de compost quand on y ajoute l’eau provenant du canal d’irrigation qui est relié au fleuve Niger. Il reste une petite quantité de compost au fond de la fosse pour que les poissons aient régulièrement à manger. Et, la fosse de compost sert aussi de refuge pour les poissons. L’eau reste dans la fosse et sert de refuge aux alevins avant la montée de l’eau.

Mariam Koné:
En plus du son de mil, quoi d’autre donnez-vous à manger aux poissons?

Mohamed Farota:
Je leur donne de la poudre de poisson fumé, de la poudre d’os et des asticots.

MariamKoné:
Qui vous a appris la rizi-pisciculture intégrée et depuis quand avez-vous commencé à la pratiquer?

Mohamed Farota:
Mamadou Traoré, le chef d’Antenne Pêche de Baguinéda nous avait initiés à cette technique en 2009. J’ai tout de suite adhéré sans réfléchir. Et depuis, je me considère comme un producteur de rizi-pisciculture intégrée.

Mariam Koné:
Combien de temps vous faut-il pour élever les poissons jusqu’à ce qu’ils parviennent à la maturité?

Mohamed Farota:
Six mois. Nous récoltons le poisson au même moment où nous récoltons le riz. Six mois suffisent pour récolter de gros poissons prêts pour la vente.

Mariam Koné:
Vendez-vous la totalité des poissons?

Mohamed Farota:
Non! Nous consommons une petite partie.

Mariam Koné:
Pouvez-vous me dire quelle quantité de poissons vous récoltez?

Mohamed Farota:
Pendant la moisson, je peux obtenir 150 kilos et j’utilise 50 kilos pour les besoins de la famille.

Mariam Koné:
Votre famille à elle seule consomme 50 kilos?

Mohamed Farota:
J’en donne aussi à la famille de ma femme et aux voisins. Nous sommes au Mali où la tradition nous oblige à être solidaires des autres.

Mariam Koné:
À qui vous vendez vos poissons?

Mohamed Farota:
Aux femmes de la coopérative de poissons de Baguinéda.

Mariam Koné:
Vendez-vous le poisson par kilo?

Mohamed Farota:
Oui. Je vends les carpes à 1500 FCFA le kilo et les silures fumés à 1750 FCFA le kilo.

Mariam Koné:
Pourquoi fumez-vous d’abord les silures avant de les vendre?

Mohamed Farota:
Parce que le silure frais n’est pas aussi prisé que la carpe. En général, les consommateurs aiment les silures fumés. Les marchands de poissons n’hésitent pas à mettre le paquet si le poisson est bien fumé. De plus, ça ne me coûte rien de les fumer, sauf quelques bois de chauffage.

Mariam Koné:
Combien gagnez-vous en tout avec la vente du poisson?

Mohamed Farota:
Je gagne plus de 100 000FCFA chaque saison.

Mariam Koné:
Pouvez-vous me dire combien vous avez gagné exactement durant les six mois précédents?

Mohamed Farota:
(RIRES) Ah ma chère! Vous les journalistes! J’ai gagné exactement 162 500 FCFA au total.

Mariam Koné:
(PLAISANTERIE) Alors, cet argent vous a permis d’épouser une nouvelle bergère ou de troquer votre vieille moto contre une nouvelle?

Mohamed Farota:
(RIRES) Non, cet argent me permet de payer ma redevance eau et toutes les autres dépenses de ma parcelle.

Mariam Koné:
D’autres dépenses comme quoi?

Mohamed Farota:
Je paie les engrais et la main-d’œuvre qui travaille dans mon champ de riz. J’ai même décortiqué une bonne partie de mon riz paddy avec le reste de l’argent.

Mariam Koné:
En dehors du gain pécuniaire, quels sont les autres avantages que vous tirez de la rizi-pisciculture intégrée?

Mohamed Farota:
Ma production de riz a augmenté.

Mariam Koné:
Pouvez-vous être plus précis?

Mohamed Farota:
Avant de pratiquer la rizi-pisciculture intégrée, je produisais une tonne et demie de riz paddy. Mais actuellement je produis deux tonnes.

Mariam Koné:
Mohamed, quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontés dans la pratique de la rizi-pisciculture intégrée?

Mohamed Farota:
Premièrement, les alevins coûtent trop cher. Surtout les alevins de carpe qui coûtent 200 FCFA l’unité. Nous pouvons acheter les alevins de silure au même prix, mais nous les produisons souvent nous-mêmes. Cela nous permet de réduire les dépenses.

Le silure est facile à élever. À l’approche de la saison, nous faisons un trou en forme de bol dans la boue au bord du fleuve. Le trou a une profondeur d’un peu plus d’un demi-mètre et une largeur de deux mètres. Nous avons une centaine de petits silures et quelques silures adultes dans ce trou.

Mariam Koné:
Qui vous vend les alevins?

Mohamed Farota:
Une famille de pêcheurs à grande échelle et une écloserie privée.

Mariam Koné:
Avez-vous d’autres difficultés?

Mohamed Farota:
Nous sommes confrontés au problème d’eau. Cela est souvent lié à la mauvaise gestion de l’eau d’irrigation par les autorités. Nous avons des problèmes avec les prédateurs (crapauds, reptiles et oiseaux) qui avalent les alevins. C’est pour cela que j’ajoute des dizaines d’alevins supplémentaires pour avoir la quantité escomptée à la moisson. La troisième difficulté est le vol. Les voleurs nous guettent et viennent voler le poisson lorsque nous sommes loin du champ. C’est pourquoi pendant la période de pêche nous sommes obligés de rester longtemps au champ, et ce, même la nuit.

Mariam Koné:
Combien de temps vous faut-il pour récolter le poisson ?

Mohamed Farota:
Trois jours. Pour pouvoir fumer les silures dans de bonnes conditions. Il vaut mieux pêcher et fumer les silures le même jour.

Mariam Koné:
Cher Mohamed, je vous remercie de m’avoir accordé votre temps si précieux. Est-ce que vous avez un dernier mot?

Mohamed Farota:
Je conseille aux autres producteurs de faire un essai avec la rizi-pisciculture intégrée, car c’est une bonne solution contre l’insécurité alimentaire pour des agricultrices et des agriculteurs d’exploitations familiales comme nous.

Mariam Koné:
Mamadou Traoré est le chef d’Antenne Pêche à Baguinéda. L’Antenne Pêche est un service gouvernemental en charge de la promotion de la rizi-pisciculture dans la région. M. Traoré donne des conseils aux productrices et producteurs dans la rizi-pisciculture intégrée. Il supervise également l’écloserie que le gouvernement malien est en train de réaliser pour faciliter l’accès des productrices et des producteurs de la zone aux alevins. M. Traoré visite régulièrement les champs de riz pour voir l’état des fosses de poissons. Nous l’avons trouvé entre les champs de riz discutant avec Moriba, un producteur de rizi-pisciculture intégrée qui se plaignait de ses alevins qui ne grossissent pas.

Mariam Koné:
Bonjour mes braves cultivateurs!

Mamadou et Moriba:
(RIRE) Bonjour Madame! Comment allez-vous?

Mariam Koné:
Hum… Comme si, comme ça. Ça va à la malienne. Je cherche M. Traoré, le responsable d’Antenne Pêche et non moins mon petit esclave (PLAISANTERIE).

Mamadou Traoré:
(RIRES). Ah! En entendant ta voix, je peux dire que toi tu es une petite Diarra ou Koné. Je te préviens, il n’y a pas de haricot ici! (Note de la rédaction: il s’agit d’une blague. Le haricot est le plat préféré des Diarra et des Koné.) Nous on cultive du riz et du poisson.

Bienvenue dans la plaine irriguée de Baguinéda! C’est moi, Mamadou Traoré, ton maître (Note de la rédaction: il continue de plaisanter. Dans le passé, au Mali, les gens de la tribu des Koné étaient esclaves des Traoré).

Mariam Koné:
Merci pour cet accueil appétissant. Mais je ne suis pas là aujourd’hui pour votre chose là…. C’est ta deuxième information qui m’intéresse, à savoir la rizi-pisciculture intégrée.

Je suis du journal L’Annonceur. J’étais venue m’entretenir avec Mohamed Farota, car j’ai entendu parler de son dévouement pour ce type de culture. Il a beaucoup parlé de vous pendant notre entretien. Quel est votre rôle dans la promotion de la rizi-pisciculture intégrée?

Mamadou Traoré:
Les agents de l’OPIB ont pour mission l’encadrement, l’organisation et l’appui-conseil techniques des rizi-pisciculteurs.

Mariam Koné:
Quels sont les résultats?

Mamadou Traoré:
Un bon rendement de riz et de poissons. La rizi-pisciculture est un moyen efficace de lutte contre l’insécurité alimentaire.

Mariam Koné:
Mohamed me parlait d’une compostière sous l’eau. Peux-tu nous expliquer comment le processus fonctionne?

Mamadou Traoré:
La rizicultrice ou le riziculteur doit creuser une fosse d’au moins un mètre de profondeur et cinq mètres de largeur où les poissons peuvent se réfugier. Il ou elle doit également construire des tranchées d’une profondeur de 0,60 mètre et d’une largeur de 0,80 mètre de chaque côté de la parcelle de riz aboutissant toutes au «refuge», facilitant ainsi le mouvement des poissons partout à l’intérieur du casier. La surface totale de la fosse ne doit pas dépasser10 % de la surface de la parcelle de riz. La terre issue de l’excavation des fosses et des tranchées est utilisée pour renforcer les diguettes en terre entre les tranchées. Les diguettes doivent avoir au moins une hauteur d’un demi-mètre. L’ajout de compost à cette fosse refuge permet de fertiliser l’eau de façon permanente.

Mariam Koné:
Le compost est-il ajouté aux champs de riz après la récolte lorsque l’eau se retire des rizières?

Mamadou Traoré:
Exactement. Vous devez préparer les parcelles de riz en ameublissant, en hersant et en nivelant le sol, en mettant en boue et enfin procéder au repiquage. Ensuite, on procède à l’inondation des pieds de riz jusqu’à 20 cm de profondeur.

Mariam Koné:
Que se passe-t-il avec les poissons? Les ajoute-t-on juste après l’inondation du champ?

Mamadou Traoré:
Non, nous attendons quelques jours après le repiquage du riz, après que les plants de riz se soient redressés. Nous surveillons la croissance des poissons et du riz et nous entretenons l’ensemble du système jusqu’à la récolte.

Mariam Koné:
Quel est l’avantage de la rizi-pisciculture pour le sol et la production du riz?

Mamadou Traoré:
La rizi-pisciculture protège le riz des insectes nuisibles, car les poissons les mangent. Elle réduit aussi les besoins en engrais chimiques et améliore la structure du sol grâce à la fertilisation organique permanente permettant ainsi d’augmenter la production de riz.

Mariam Koné:
Mohamed me disait qu’ils avaient des problèmes avec les coûts élevés des alevins. Quel serait le rôle de l’OPIB pour remédier à ce problème?

Mamadou Traoré:
Le gouvernement est en train de mettre en place une écloserie afin que nous puissions ravitailler les rizi-pisciculteurs avec une grande quantité d’alevins de qualité à moindre coût.

Mariam Koné:
À combien de francs comptez-vous leur vendre vos alevins?

Mamadou Traoré:
Nous les vendrons à 75 FCFA l’unité, toutes espèces confondues.

Mariam Koné:
Merci, Mamadou, pour ces informations techniques qui permettront à nos auditrices et auditeurs de mieux comprendre certaines questions. Avez-vous un dernier mot?

Mamadou Traoré:
En tant que technicien vulgarisateur du développement rural j’aimerais lancer un appel à tous, y compris les décideurs, les partenaires techniques et financiers, les vulgarisateurs, les chercheurs, les populations et toute autre personne pour plaider en faveur du développement de la rizi-pisciculture que j’appelle en langue bambara «tô ni nan sôrôduman», ce qui signifie (la meilleure façon d’avoir du riz et de la bonne sauce).

Ce pays regorge de beaucoup de terres qui se prêtent à la rizi-pisciculture. Partout où la terre s’y prête, la rizi-pisciculture peut beaucoup contribuer à la sécurité alimentaire et nutritionnelle en République du Mali.

Mariam Koné:
Chers auditrices et auditeurs, nous étions aujourd’hui sur la plaine irriguée de Baguinéda pour vous parler de la rizi-pisciculture, un type de culture qui peut contribuer à accroître la sécurité alimentaire des agricultrices et des agriculteurs d’exploitations familiales. Je me suis entretenue avec Mohamed Farota, rizi-pisciculteur, et Mamadou Traoré, chef d’un organisme dénommé Antenne Pêche. Au revoir et à la semaine prochaine.